vendredi 6 février 2009

23 septembre 2000

Dans une interview diffusée par nos amis et concurrents de cette chaîne mais avec les images en plus, Paul Verhoeven cite le vieux Platon qui, si l'on en croit le réalisateur, parlait déjà de l'homme invisible alors que, tout le monde le sait, il n'y avait pas de cinéma du temps de l'illustre philosophe sans lequel notre civilisation ne serait pas ce qu'elle est, avec ses cinémas, son pétrole, ses syndicats et ses ministres de la culture. Parlant de l'extravagante éventualité ou de l'accident ontologique qui donnerait à un homme particulier ce don extraordinaire de l'invisibilité, Platon en vient à postuler que, nécessairement, une telle créature serait ou deviendrait mauvaise et s'adonnerait en toute impunité aux pires dépravations; au meurtre, au viol des femmes de ses meilleurs copains, au vol et autres exactions qui sont hautement répréhensibles et que nos lois, qui sont si bien faites, condamnent et punissent très justement, merci la justice. Moi, qui suis parfaitement invisible pour vous, enfin pour le plus grand nombre - parce que, tout de même, ils s'en trouvent qui, outre ma voix, connaissent ma si sympathique physionomie - moi, disais-je, si demain, à la suite de je ne sais quels concours de circonstances, j'en venais à disparaître aux yeux de mes congénères, de la femme de ma vie, de mes enfants et de ceux qui, généralement, m'entourent, j'aime autant vous dire que j'en profiterais au maximum. Je ne sais pas si vous imaginez à quel point il doit être jouissif de monter dans l'autobus, le métro ou le train sans payer, de se glisser à la suite d'un riche actionnaire de chez Total-Fina, dans la salle des coffres d'une banque réputée pour son sérieux, d'y passer le temps nécessaire pour mettre au point le hold-up du siècle et d'en sortir, de la banque réputée pour son sérieux, cent ou mille fois plus riches que le sympathique Albert Frère... Mais, me direz vous, et vous auriez raison de me le faire remarquer, être invisible est une chose, rendre les objets et les choses invisibles en est une autre. Donc, il y a un vice quelque part, reprenons. On disait que je serais invisible, que j'entrerais dans une banque, juste derrière ce cher Albert, que, bien sûr, je n'entrerais pas dans la salle des coffres de la banque réputée pour son sérieux et le mépris qu'elle affiche à l'endroit de ceux qui ne disposent que de leur misérable salaire ou de leur non moins misérables allocations de remplacement et qui donc, pour cette banque, valent moins que rien, alors qu'Albert - le milliardaire, pas notre bon roi - est reçu par le directeur de la banque, sa blonde et sémillante secrétaire, qu'il culbute à l'heure du café dans le divan profond où, dans un instant, l'ex-marchand de clous va poser son illustre postérieur. Ce qu'Albert, le directeur de la banque et sa secrétaire ignorent, c'est que je suis là; aussi peu visible que l'air qui les entourent et qu'ils respirent avec leurs poumons bien roses, que je suis avec la plus extrême attention les propos qui s'échangent dans le vaste bureau feutré et meublé et décoré avec goût, le banquier étant collectionneur de belles choses qui coûte les yeux de la tête et qui donnent aux artistes tellement appréciés par le directeur l'illusion d'être de la famille. Donc, je n'en perds pas une miette, je note mentalement ce qui va pouvoir servir mon audacieuse entreprise et, dans les jours qui suivent, avec le concours désintéressé d'un jeune et parfaitement visible petit génie de l'informatique, je vide tous les comptes d'Albert et de tous les petits malins qui traficotent, boursicotent et gigotent comme des malades pour gruger le fisc et, je provoque un énorme et jubilatoire séisme financier qui pousse à la rue, à l'alcoolisme débridé et au suicide tous ces requins. Je redistribue le tout aux paumés, aux cocus et aux exclus, on se fait une fête gigantesque de laquelle je ne suis pas, bien sûr: Robin des bois ne se fera pas connaître...




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