jeudi 12 février 2009

31 janvier 2004

Voilà, pour moi, le plus beau film de ces dix dernières années. Je veux parler de celui de la fille à son papa, Sofia Coppola “Lost in translation”. Tendresse, attention, pudeur, légèreté, à quoi il faut ajouter une pincée d’humour: tels sont les mots qui pourraient résumer l’histoire de cette rencontre entre un homme de plus de cinquante ans et d’une jeune femme qui pourrait être sa fille, dans un hôtel de Tokyo. Bien entendu, par égard pour ceux qui vont se précipiter illico découvrir ce joyau, je ne dirais rien de cette histoire. Si ce n’est qu’elle m’a ému et transporté bien plus que je ne pourrais le dire. Je soulignerais, avant d’aller plus loin, l’extraordinaire prestation de ces deux merveilleux comédiens, Bill Murray et Scarlett Johansson qui donnent vie à ces deux personnages. Comme c’est étrange, tout de même, cette émotion qui ne m’a pratiquement pas quitté tout au long de ce film et quelle magie que le cinéma quand il a le pouvoir de vous ramener plus de quarante ans en arrière. Car, pendant que le film défilait, j’ai fait, l’espace de quelques minutes un émouvant voyage dans le temps. C’était en 1962, nous passions, mes parents, mes frères et soeurs et moi, les vacances d’été au Camping de la plage, à La Panne. C’était l’été de mes 17 ans et c’était la saison de mon premier véritable amour. Elle s’appelait Régine, elle venait de Lessines, dans le Hainaut et la caravane qu’elle occupait avec ses parents était pratiquement en face de l’énorme tente qui abritait notre tribu. D’abord, bien sûr, nos regards se sont croisés, deux ou trois jours après notre arrivée; c’était un matin ou un après-midi, je ne sais plus. Et puis nous nous sommes parlé, nous nous sommes promené le long de la plage, je l’ai fait rire, très certainement et puis j’ai découvert que je l’aimais. Et c’était un amour pur et transparent, un amour sans aveux, sans effusion, sans autre désir que celui d’être ensemble, de parler et de se taire, de s’asseoir l’un près de l’autre sur le sable chaud, et regarder la mer grise et les beaux nuages de l’été. Elle avait un beau visage grave et sérieux et elle faisait des nattes de ses cheveux, qui lui descendait le long des joues. Le seul geste amoureux que j’ai eu pour elle fut de lui prendre la main, un soir, quelques jours avant la fin de notre séjour. Je me souviens qu’elle a dit, dans un souffle, en me regardant comme personne avant elle ne m’avait regardé, elle a dit “Oh, non”, comme si de lui prendre la main risquait de briser ou d’abîmer l’infinie tendresse et l’immense respect qui nous liait. Mais elle a laissé sa main dans la mienne et, ce soir là, après notre promenade, quand je l’ai quittée devant l’auvant de la caravane, j’avais les yeux remplis de larmes. Mes premières larmes d’amour. Et quand il a fallu nous séparer, le jour de mon départ, nous avons fait une dernière promenade sous le soleil; elle serrait ma main et je serrais la sienne, je n’osais pas la regarder, le souffle me manquait, je croyais que j’allais mourir là, face à la mer, tellement la tristesse m’envahissait. Je ne me souviens pas que nous nous soyons jamais embrassé avant ce jour là; et c’était un baiser doux et fugace, vite posé sur ses lèvres; et son visage et le mien étaient baignés de larmes quand nous nous sommes séparés. Et dans le tramway qui m’emmenait à Ostende, ce tramway qui nous éloignait l’un de l’autre un peu plus à chaque seconde, je sanglotais dans les bras de ma grande soeur. Voilà. Voilà ce que ce film a ranimé en moi, voilà ce que des images, des gens qui jouent des rôles devant une caméra ont remué dans ma vieille cervelle: les brumes effilochées d’un amour qui n’est plus qu’un souvenir. Amours perdues, lointaines amours qui passent et se logent dans les replis de notre mémoire, qui fait renaître le plus beau de ce que nous avons été; amour, belle et irremplaçable aventure qui blesse et meurtri, qui nous grandit et nous rend meilleur mais qui, aussi, nous laisse au coeur la nostalgie de ce qui n’est pas advenu...



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