jeudi 12 février 2009

6 mars 2004

Vous allez trouver ça curieux, ou bizarre, ou paradoxal mais quoi qu’il en soit de l’état général de notre bonne vieille terre, des rapports alarmistes à cet égard, de la perspective plus ou moins lointaine de la disparition de notre espèce, malgré tout cela, je ne puis me résoudre au pessimisme ou, à l’égard de mes contemporains, de la moindre tentation de misanthropie. Voyez-vous, j’ai la faiblesse d’aimer mes semblables; non pas de cet amour universel et aveugle qui peut cacher, parfois, la difficulté à vivre la proche altérité, mais, pour le dire autrement, mon attitude générale vis-à-vis des gens, ceux que je croise en rue, ceux à qui il m’arrive de m’adresser dans le cadre de la vie de tous les jours, mon attitude, donc, est d’abord empreinte d’une sympathie et d’une ouverture premières dont je ne crois pas m’être jamais départi. Et même, aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, jusqu’à l’enfance, je ne vois pas la moindre trace de méfiance ou de défiance à l’encontre de celles et de ceux qui ont croisés ma route. Oh, bien sûr, il m’est arrivé d’être déçu par celle-ci, par celui-là, j’ai connu les affres de la jalousie et du ressentiment, je sais ce qu’est la colère, mais le temps a toujours fini par estomper ces inévitables fêlures, qui sont le propre de chacune et de chacun de nous. Ce dont je suis persuadé à cet égard et pour le reste c’est que, tout jugement, toute opinion fondée sur l’éducation et les habitudes de penser dont nous sommes, malgré nous, les héritiers, doivent être, chacun pour soi, débusquées et combattues avec ténacité. Il s’agit de fonder notre réflexion et nos choix sur ce que Marcel Conche appelle “nos convictions vécues” et non pas sur ce que nous avons appris en le subissant. Cela signifie que nous sommes en droit de prendre parti, de choisir, d’orienter le cours de nos vies; mais les partis à prendre, les choix auxquels nous sommes confrontés, les orientations que nous sommes susceptibles de prendre ne doivent pas nous être dictés par la pensée dominante, qui est celle du plus grand nombre et qui est, aussi, celle du confort et du laisser aller. Un laisser aller qui est sensible partout et dans tous les domaines de la vie, que ce soit dans la politique, dans les relations entre communautés de confessions différentes, dans la sphère plus intime qui regarde ce qui lie et délie les serments que jadis l’on tenait pour quasiment sacrés. Partout, ce qui fait défaut c’est une vraie et authentique volonté d’aller au delà de la simple et élémentaire perception; dans les relations interpersonnelles, dans les arts, la littérature, la musique, le cinéma, sont privilégiés les effets et le spectaculaire, l’apologie des plaisirs de pacotille, l’accent mis sur les provocations gratuites. Il y a, heureusement, des exceptions. Il se trouve encore des penseurs, des artistes, des réalisateurs pour refuser de se couler dans les moules d’une pseudo-modernité caricaturale à un point tel qu’elle prêterait à rire si elle n’était aussi cruelle et lamentable à tous points de vue. Il y a aussi, malgré tout, des hommes et des femmes qui, dans le silence de leur conscience, loin des ors et des lustres de la renommée, pour eux seuls et sans rien attendre en retour, réfléchissent et veulent vivre autrement que sous la pression d’un mode d’existence qui est, au même titre que la guerre du commerce, mondialement accepté par une humanité désormais et irréversiblement sans repères. Le retour catastrophique du fait religieux qui s’exprime par l’intolérance et le fanatisme meurtrier, allié à un obscurantisme qui est une injure à l’intelligence et au droit, dont certains pensaient naïvement que la civilisation et le progrès allaient lui être fatal, ce retour est la figure la plus éclatante de l’échec historique de cette civilisation et de ce progrès. Et devant cet échec, devant les innombrables conséquences de cet échec, visibles partout, il n’est qu’une alternative: penser autrement, agir autrement, vivre autrement et, en fin de compte, vouloir à toute force être autrement et y parvenir. C’est, je le pense, une des voies de la Sagesse.



Aucun commentaire: