jeudi 12 février 2009

6 novembre 2004

Il y a de ces soirées qui vous embarquent sans crier gare, des soirs qui rallument les anciens souvenirs et cette nostalgie des temps de l’enfance. J’avais reçu, samedi, un coup de fil de Jean, Monsieur Jean, plus exactement, qui fut, il y a quinze ans, l’instituteur maternel d’Antoine. Je me souviens fort bien de la classe, de la petite main d’Antoine dans la mienne et de l’énorme sympathie que cet instituteur m’a très vite inspiré. Il n’a pas fallu longtemps pour qu’il vienne prendre le café à la maison, qu’il participe, avec d’autres amis de ce temps-là à des soirées mémorables; enfin, qu’il fasse partie de ceux qui comptaient pour moi. Nous nous sommes revus quelques fois, au fil des années et puis, vous savez ce que c’est; les enfants deviennent grands, ils vont à la grande école, la Maternelle c’est bientôt de la préhistoire. Jusqu’à ce que, au printemps dernier, je reçoive une lettre fort émouvante de Jean, qui donnait de ces nouvelles et souhaitait que nos pas se croisent à nouveau, dans pas trop longtemps. Et, donc, ce message téléphonique, pour une invitation à dîner et à se revoir. Dimanche soir, je me suis mis en route. J’avais un bus à prendre, près de la Place St. Lambert et, de la même manière que je déteste embarquer dans un train sans avoir pris le temps de savourer l’imminence du départ devant un café au buffet de la gare, je ne supporte pas de monter dans un bus sans préalablement avoir respiré l’odeur de la ville et traîné dans l’un ou l’autre bistrot devant quelques bières bien crémeuses. Celui où je me suis retrouvé, juste en face de la gare routière où je devais m’en aller vers la lointaine banlieue, est ce que l’on peut appeler un café populaire où, comme de bien entendu, je suis tombé sur quelques lascars de ma connaissance qui faisait la fête. Et dans ce café de la dernière chance, il y a, chose rarissime de nos jours, un Juke-box. Évidemment, les 45 tours ont cédés la place au disques laser mais, ce que l’on peut fourguer comme chansons dans cet engin, c’est tout à fait la même chose que ce que j’écoutais quand j’avais 16, 17 ans. Richard Anthony qui entend siffler le train, le Johnny du temps du pénitencier, Eddy Mitchell, Elvis... Vous voyez le tableau. Les types autour de moi chantaient et se trémoussaient, y en avait un qui n’arrêtait pas de me hurler dans l’oreille à propos du bon vieux temps et moi, j’étais redevenu cet adolescent qui passait ses fins d’après-midi à écouter “Salut les copains” au lieu de faire ses devoirs. J’étais là, accoudé au bar, l’oeil sur la pendule, j’avais bon, comme on dit par chez nous. Et puis l’heure du départ a sonné, j’ai salué à la cantonade et m’en suis allé, avec ce bus, à la rencontre de Jean et Monique. Le trajet fut merveilleux; je suis passé tout près de la rue de la gare, à Bressoux, là où vivaient mes grands parents paternels. Je me suis revu, le dimanche, m’en allant à la messe, avec ma grand-mère, avec pour seule et unique obsession les merveilleuses pommes au lard que nous dévorions après l’office auquel nous nous rendions à jeun, selon la coutume. J’avais dans le nez, l’odeur du lard frit, le goût des pommes saupoudrées de sucre me chatouillait les papilles, les montagnes de tartines au beurre frais se bousculaient gaiement tandis que l’autobus allait son chemin. A un moment, il y a eu ce panneau indicateur, dans l’obscurité, il y avait écrit “Bellaire, 2 Km.” Bellaire, c’est le village natal de feu mon père. Qu’est-ce que j’en ai entendu parler, de Bellaire, de l’école, où il allait à pied, en sabot dans la neige, avec des journaux dedans à la place des chaussettes, de Monsieur Lechanteur, son instituteur... Je ne peux pas vous décrire l’état dans lequel j’étais en arrivant là où on m’attendait avec des sourires et un merveilleux repas et du vin d’Arbois, par dessus le marché. En vérité, l’espace d’une heure ou un peu plus, j’ai vraiment voyagé dans le temps et j’y étais bien, dans mon temps à moi qui m’a fait moi, avec ce bonheur inégalable d’être avec les autres qui ne me quittera jamais.



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